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Bouchra M’zali: «La non RSE est définitivement pénalisante financièrement pour les Firmes»

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Titulaire d’un Ph.D. en Finance et d’un CFA, cette professeur-chercheur à l’université du Quebec à Montreal est également l’une des plus grandes spécialistes marocaines en matière de RSE et une des meilleures spécialistes de l’ISR (Investissement Socialement Responsable) . Bouchra M’zali est notamment connue pour ses nombreux travaux sur la performance financière et la RSE. Pour elle, la non RSE est définitivement pénalisante financièrement pour les Firmes. Entretien.

Le concept de responsabilité renvoie à une réalité multiple. Comment le situez-vous dans l’absolu ?

En fait il existe deux grands courants, ceux qui pensent qu’effectivement on peut le «définir dans l’absolu», pour ma part je tiens du deuxième courant, celui qui pense que ce concept est évolutif dans le temps et qu’il peut varier selon les cultures et les régions.  À titre illustratif, alors que le tabac était un enjeu majeur en Amérique du Nord dans les années 80 avant d’être régulé, de nos jours ce sont les relations avec les employés qui sont l’enjeu du moment. Les enjeux peuvent donc évoluer dans le temps. Aussi, certains enjeux peuvent être considérés déterminants pour certaines régions (la lutte contre le travail des enfants, ou l’empreinte carbone) alors que pour d’autres l’eau ou la gouvernance sont leurs enjeux prioritaires. Depuis Bowen, donc, il y a de cela plusieurs décennies, ce concept n’a pas cessé d’évoluer mais le dénominateur commun reste : aller au-delà des lois.

L’une des recherches fondamentales qui continue de tarauder le milieu des affaires, c’est la relation entre performance financière et responsabilité sociale? Quel est l’état des lieux de la recherche académique dans ce sujet?

Il existe de très nombreuses recherches à ce propos. La plupart porte principalement sur les entreprises américaines, à cause de la disponibilité des données. Depuis 1994, nous avons mené de nombreuses recherches empiriques, la plupart portant sur le contexte américain et quelques-unes sur le contexte Canadien, Français, Espagnol, Italien et Marocain. De nos recherches et de la littérature, j’en tire quatre enseignements majeurs :

  • Être socialement responsable ne coûte pas plus cher qu’investir de manière traditionnelle (la relation n’est pas négative, mais nous ne pouvons pas affirmer que la relation est toujours positive) ;
  • Ne pas être socialement responsable peut avoir des conséquences financières négatives, ce qu’aujourd’hui les financiers appellent désormais le risque extra-financier,
  • Nous avons aussi mis en évidence que seules certaines dimensions de la RSE, comme la gouvernance et la relation avec les employés, ont actuellement un impact positif, alors que d’autres ne sont pas valorisées par le marché,
  • Nous avons aussi montré que la relation n’est ni linéaire ni stable; autrement dit, l’impact d’une action RSE peut prendre 2 à 3 ans pour être détecté, et que l’impact financier va aussi dépendre du «niveau» de l’implication sociale.

Autrement dit, la non RSE est pénalisante financièrement pour les Firmes ?

Absolument. La non RSE est pénalisante financièrement pour les Firmes. Ou du moins, elle est un indicateur précurseur d’une potentielle détérioration de sa réputation, d’une pénalité, de la perte de clients, etc., bref elle représente ce que le Professeur Turcotte et moi-même avons qualifié de «dette latente» pour l’entreprise. En revanche, la RSE réduit le risque global pour l’entreprise. Ce qui peut être nuancé, en revanche, relève de l’intensité de cet impact en fonction des secteurs d’activités, des régions…

Certaines politiques publiques « socialisantes » comme en Europe semblent être de nature à favoriser l’épanouissement des concepts de RSE contrairement à d’autres politiques publiques de l’Amérique du nord? Pourtant, la genèse de ce concept davantage connue dans ces pays continue d’animer jusqu’à aujourd’hui un des débats des plus intenses?

La trajectoire est différente selon l’angle et le prisme par lesquels on l’aborde. Les politiques publiques «socialisantes», comme vous dites, ne sont pas uniformes. Prenez le Norvège, par exemple. On a forcé les entreprises à se doter d’un conseil d’administration composé à 50% de femmes, alors qu’ailleurs qu’en Europe du sud, les préoccupations sont totalement différentes.

En Amérique du Nord, le mécanisme d’institutionnalisation de la RSE ne vient pas des Etats comme en Europe mais de la société civile. Bon nombre d’enjeux sont pris en charge par celles-ci. A force d’engagement et d’implication, ces enjeux recouvrent une posture institutionnalisée avant qu’ils ne soient parfois repris dans des programmes politiques et transformés comme production législative ou réglementaire à proprement parler.

Que pensez-vous de l’idée d’opter pour une structure publique de la RSE dans les pays du Sud afin de consolider les initiatives, parfois pour aider à légiférer, et en tout en cas, pour leur assurer un ancrage sur le plan institutionnel?  

Il m’est assez difficile d’y répondre car ce concept est à peine émergent dans les pays du sud. Toutefois, il est aussi «balisé» par la définition et la conception qu’en ont les pays du Nord, leurs institutions financières et leurs donneurs d’ordres. En effet, de par leurs investissements souvent édictés par des principes de responsabilité sociale et environnementale, et par de leurs commandes ou ordres de sous-traitance soumis aux exigences sociales et environnementales de leurs clients, les entreprises et investisseurs du Nord ont «une influence» non négligeable sur celles du sud.

En d’autres termes, je ne pense pas que les pays du sud puissent définir des standards d’une manière unilatérale ou indépendante de ceux des pays du nord avec lesquels des partenariats financiers ou économiques existent. Par conséquent, je ne pense pas qu’une structure publique soit LA solution pour consolider ces initiatives, mais je serais plus encline et favorable à une «veille» ou à la mise sur pied d’un «observatoire» qui regrouperait différents acteurs : ONG, experts, représentants du patronat, des syndicats et du gouvernement, un peu à l’image du processus ayant conduit à la formalisation de la norme ISO26000.

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