Comment les entreprises rendent-elles compte au Maroc?

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La posture fière des dirigeants dans les rapports annuels et la cohabitation harmonieuse entre chiffres, visuels et organigrammes, était jusque-là, une démonstration institutionnelle presque ritualisée.

Or, la démonstration de la puissance de l’entreprise ne convainc plus, ou du moins, plus autant. L’idéal de l’entreprise migrant du prisme productiviste à celui de réductionniste des externalités négatives, la notion de reporting extra-financier a émergé pour répondre à une demande pressante d’un nouvel acteur, certes diffus, mais bel et bien réel: les parties prenantes. Pour dire les choses autrement: quand l’entreprise gagnait de l’argent, elle était dans une «obligation morale» d’afficher une position dite «citoyenne» avec un contenu nettement charitable puisant ses sources dans un paternalisme bienveillant. Pour les entreprises les plus structurées, le rapport annuel était une espèce de restitution narrative du comportement économique et «charitable» sur son marché traditionnel.

Dans une étude réalisée en avril 2015 par l’Institut marocain des administrateurs avec le soutien de l’IFC et de la SBVC, intitulée «transparence et diffusion de l’information non financière des sociétées cotées», on y apprend que moins de la moitié (44%) des sociétés cotées diffusent un rapport annuel en ligne et seulement 32% publient des informations dites RSE.

Si la cotation d’une entreprise à une Bourse des valeurs induit organiquement un comportement plus transparent, l’inexistence du rapport annuel sur les sites web de la moitié des entreprises cotées pose naturellement des questionnements presque philosophiques.

Certes, pour les initiés, ce schéma est assez classique: moins d’informations induit plus de latitude à prendre des décisions d’une manière asymétrique.

Cependant, comme le reconnaît Karim Hajji, directeur général de la SBVC, dans le préambule de l’étude de l’IMA, «la construction d’un hub financier passe nécessairement par l’atteinte d’un niveau de transparence acceptable, notamment par les investisseurs internationaux qui, confrontés à une offre abondante de titres de par le monde, deviennent de plus en plus exigeants».

Information plus stratégique

Décryptage: cette ambition institutionnelle hautement plébiscitée de faire de Casablanca un hub financier passe par la disponibilité d’une information plus holistique, plus prospective et plus stratégique sur les entreprises cotées à la même place.

Le ratio de 32% est, lui-même, un peu ambitieux car l’évocation d’une information RSE ne relève plus d’une restitution de la trajectoire charitable de l’entreprise. Le consensus mondial établi autour de cette information RSE invite à une prise en charge des enjeux dits globalement ESG (Environnemental, Social et de Gouvernance). Autrement dit, l’entreprise élabore une liste exhaustive des externalités positives et négatives qu’elle génère dans son cycle de vie. Ces externalités sont ensuite diagnostiquées par un comité stratégique au sein de l’entreprise puis réexaminées par l’ensemble des parties prenantes. Au bout de la chaîne, des enjeux dits matériels ressortiront et constitueront dès lors une matrice de matérialité que l’entreprise publie dans son rapport de développement durable. Cette phase intitulée Etude de matérialité est de loin la plus pointue méthodologiquement mais aussi la plus pertinente pour la gouvernance des aspects extra-financiers de l’entreprise.

Critères de lisibilité

Le cadre de référence GRI-G4 offre cette méthodologie. Appliqué aux sociétés cotées à la SBVC, seule BMCE Bank et Managem y sont les plus proches. Le ratio des entreprises publiant des informations non financières passe de 32% à 11%, selon une étude réalisée par le GRI Data Partner pour le Maroc, si l’on introduit des critères de lisibilité et d’évocation des enjeux ESG, ainsi que l’adossement à un référentiel stratégique.

(voir graphe: Communication RSE SBVC 2016)

En fait, la reddition des comptes, sans qu’elle ne soit adossée à un référentiel stable et pertinent du reporting, lui fait perdre toute crédibilité. Il devient dans sa version greenwhashing une récitation à la Prévert des réalisations économiques et charitables, et dans sa version rigoriste,  une corde nouée autour des cous des dirigeants. Rendre compte n’est pas toutefois «rendre gorge», avait prévenu à juste titre, Fawzi Britel, patron de Deloitte Audit et président de l’Association marocaine de comptabilité, sur les colonnes de L’Economiste. Rendre compte est le processus par lequel l’entreprise affiche le résultat de ses négociations avec ses parties prenantes et comment elle compte se prémunir des risques stratégiques et opérationnels inhérents à son cycle de vie.

NB: Cet article a été publié sur le quotidien économique marocain L’Economiste.

Par Hassan Bouchachia

Hassan Bouchachia est expert en Reporting extra-financier, GRI Data Partner pour le Maroc et GRI Community Leader North-West Africa. Editeur d’un guide annuel sur la RSE au Maroc et organisateur d’un événement annuel sur le Reporting extra-financier en Afrique francophone

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