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La RSE au Maroc : Fonder la citoyenneté sur la légalité

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Parce que l’argument et sa tonalité peuvent paraître critiques alors qu’ils ne sont qu’exigeants, je dois dire d’emblée que je me réjouis de la diffusion des discours, des pratiques et des certifications RSE dans les grandes entreprises marocaines. Le monde se partage entre ceux qui voient le verre à moitié vide et ceux qui le voient à moitié plein. J’appartiens résolument à la deuxième catégorie et voudrais contribuer à remplir un verre déjà à moitié plein.

Le philosophe Blaise Pascal a pensé, en son temps, que l’accès à la foi peut être aidé par des exercices quotidiens. Si je peux me permettre d’appuyer mon propos sur l’épaule de ce géant, je dirais que la pratique de la RSE peut être considérée comme une série d’exercices susceptibles de renforcer, à terme, la vertu des entreprises et de leurs dirigeants. Aussi, je ne me rangerai jamais du côté de ceux qui s’empressent de contester à une entreprise le droit de « faire de la RSE » dans un domaine donné, au prétexte qu’elle manque d’exemplarité à d’autres niveaux. Mon réflexe est plutôt d’encourager les promoteurs de la RSE dans ladite entreprise à persévérer, avec l’espoir que leurs efforts pénètroront, un jour, l’ensemble des sphères de l’entreprise. Tout comme Rome n’a pas été construire en un jour, l’entreprise citoyenne est un idéal nécessitant un travail de longue haleine.

Mon propos dans ce texte est d’inviter les experts et les dirigeants des entreprises marocaines à poser les pratiques de RSE sur un socle ferme, celui du respect des lois. Pour comprendre mon propos, il est important de reposer la question fondamentale de la mission première d’une entreprise. Pendant longtemps, l’entreprise a été pensée et dirigée comme un système dont la raison d’être est de maximiser le profit de ses actionnaires. L’accumulation des externalités négatives, sociales et environnementales, les progrès de la démocratie et le développement de l’opinion publique et des médias ont peu à peu forcé une révision de la mission de l’entreprise. La création de valeur pour les actionnaires, toujours impérative dans une économie fondée sur la libre entreprise, n’est désormais légitime que si l’entreprise contribue aussi au bien commun.

Les discours et les pratiques de RSE ont émergé dans des pays où le respect des lois va de soi, ce qui est encore loin d’être le cas au Maroc même si les choses semblent s’améliorer sur ce plan. Contribuer au bien commun, dans des pays où le respect des lois est acquis, consiste à aller au-delà des simples obligations légales de l’entreprise. Aussi, contribuer au bien commun passe par la démonstration d’une volonté sincère de contribution à la résolution de défis collectifs dans des domaines tels que la pauvreté, la santé, l’éducation, le logement ou la protection de l’environnement. L’expression d’entreprise citoyenne a été inventée pour distinguer celles qui ne se contentent pas de se conformer aux lois et règles en usage dans les pays où elles opèrent. Autrement dit, ‘faire de la RSE’ consiste à aller au-delà des obligations légales et à mêler l’entreprise, positivement, de ‘ce qui ne la regarde pas’.

Sans sous-estimer l’importance, au Maroc, des défis relatifs à la pauvreté, à l’éducation, à la santé ou à l’environnement, je pense que la première contribution des entreprises et de leurs dirigeants au bien commun doit être le respect des lois. Une entreprise qui met en place une démarche RSE sans s’assurer du respect des lois, dans toutes les sphères de son action, risque de poser une belle cerise sur un mauvais gâteau.

Quelle est la crédibilité des initiatives RSE d’une entreprise qui est perçue, à tort ou à raison, comme prenant des libertés avec les lois relatives à la fiscalité, au travail, à la consommation, à la concurrence ou à l’environnement ? La première responsabilité sociale d’un dirigeant marocain consiste à faire appliquer les lois par ses collaborateurs et à ne pas tolérer les écarts. Puisque la contribution du secteur de la construction à l’économie du pays est importante, regardons de près ce qui s’y passe. Le ‘non déclaré’ y est tellement la norme que les vendeurs et acheteurs ne semblent même pas conscients qu’ils commettent de la fraude fiscale. Il faut certes saluer les leaders du secteur qui affichent fièrement sur leurs panneaux publicitaires ‘100% déclaré’ mais font-ils preuve de la même rigueur quant à l’observation du droit du travail sur les chantiers, des obligations vis-à-vis de leurs sous-traitants ou bien des normes de qualité qu’elles doivent à leurs clients ? La crise grave qui frappe un acteur majeur du secteur, qui aurait failli à ses obligations légales, suggère que le chemin de la légalité est encore long.

En mettant en place un label RSE et une procédure de certification, le CGEM fait œuvre utile et doit être salué pour cela. Pour remplir l’autre moitié du verre, il faudrait encourager ses dirigeants à être plus audacieux et à mettre en place un label d’entreprise citoyenne reposant sur des indicateurs de respect et de conformité avec les lois et, surtout, à le diffuser très largement dans les entreprises marocaines quelle que soit leur taille. Rêvons de voir, un jour, des panneaux publicitaires affichant ‘Entreprise 100% légale’.

Le respect des lois est une condition fondamentale du développement économique et social. Le bien commun d’un pays et de sa population n’est pas servi lorsque la première préoccupation d’un acteur est la maximisation de sa propre fonction d’utilité, à savoir encaisser le maximum possible et débourser le minimum même quand cela n’est pas légal.

La contribution au bien commun au Maroc passe par la légalisation de l’entreprise avant, peut-être, sa moralisation. Le rythme d’une telle évolution dépend de l’avancement de l’autre grand chantier au Maroc qui est la construction de l’état de droit. La légalité des comportements des entreprises et des citoyens est acquise dans des pays disposant d’une administration et d’une justice compétentes, dotées des moyens d’exercice de leurs missions et impartiales.

Parce que des institutions comme l’entreprise, l’administration et la justice ne sont que des cadres, plus ou moins normatifs, de l’action des personnes et des groupes, on peut difficilement imaginer des institutions vertueuses qui ne seraient pas composées d’individus vertueux. On reconnaît ici le dilemme classique de la poule et l’œuf qui signifie qu’un travail est nécessaire sur les deux : amélioration des cadres institutionnels et éducation des individus à la citoyenneté.

Puisque j’ai comparé, plus haut, la mise en place de la RSE à une cerise, le but de cet essai est de dire qu’il faut d’abord produire un bon gâteau et ensuite seulement l’orner d’une belle cerise. Sans cela, la RSE risque de servir de cache-misère au lieu de contribuer au bien commun. Je sais que les dirigeants de certaines grandes entreprises marocaines ont un très grand souci de la légalité et les invite à communiquer davantage sur ce thème, qui ne va pas de soi, pour que leur exemple inspire l’ensemble du tissu entrepreneurial du pays, surtout les dirigeants de petites et moyennes entreprises, et pour que la citoyenneté ne soit pas l’apanage d’une élite.

Hamid BOUCHIKHI
Professeur de Management à l’Essec
Directeur académique ESSEC Ventures

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