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La RSE permet une articulation entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif

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L’homme est, disons-le, l’un des premiers à avoir revendiqué la mise en orbite de la notion de la RSE dans le circuit patronal vers la fin des années 90. Après avoir épousé les thèses de Karl Marx et de Rosa Luxemburg, Abdesslam Aboudrar, l’actuel  Président de l’Instance Centrale de Prévention de la Corruption (ICPC), s’est reconverti au « libre marché » et en est devenu l’un des connaisseurs les plus avertis. Ses réflexions actuelles sont dans la pure tradition classique libérale. Entretien.

La RSE dans un pays en développement peut parfois être considérée comme une hérésie. En tout cas, cela repose la sempiternelle question de la rémunération du capital et du travail…
Je suis un vieux marxiste et on ne sort pas facilement du cadre d’analyse de Karl Marx et de Rosa Luxembourg car ils ont très bien décrit ce phénomène. Marx a appelé ça la baisse tendancielle des taux de profit. Le capital cherche du profit et un des moyens de le réaliser, c’est de diminuer la rémunération des salaires au profit du capital. On se déplace, alors, des territoires de forte intensité de travail à d’autres requérant une forte intensité du capital. Résultat : le ratio profit/capital s’amenuise puisque le capital augmente. Il y a toutefois des secteurs comme les technologies de la communication qui

compensent cette capitalisation intensive, mais globalement, il y a une baisse. Comment contrecarrer cette baisse tendancielle des profits par deux moyens : d’abord, les crises et les guerres détruisant de la valeur et créant de nouvelles opportunités. Ensuite, la conquête de nouveaux marchés parce que les marges de profits y sont élevées. A moins que l’on invente une nouvelle technologie comme les téléphones portables et on repart alors pour un nouveau cycle.

En Chine, les droits des travailleurs ne sont pas au beau fixe, ni l’environnement d’ailleurs. Mais plus on avance vers la création de richesses, plus les travailleurs, les clients et les consommateurs acquièrent du pouvoir et tirent vers la responsabilité sociale. En Chine, il y a une tendance nette à l’élévation du niveau de vie. Ils ne peuvent pas, par conséquent, continuer avec les salaires qu’il y avait.

La notion de la RSE convoque parfois deux extrêmes : la première, d’essence marxiste, considère que la poursuite du profit exclut organiquement toute vocation sociale, la seconde, empruntant une posture ultra-libérale, postule à l’idée de l’entrepreneur altruiste qui met ses biens entre les mains de salariés-dirigeants. Affrontement ou conciliation ? 

Ni l’une ni l’autre. Depuis Adam Smith, on sait qu’à la base de la création de richesse, il n’y a pas d’altruisme mais ce qu’il appelle le «self interest». Sa fameuse citation «ce n’est pas à la bienveillance de notre boucher qu’on doit avoir un steak le soir, mais c’est le fait qu’il poursuive lui-même ses propres intérêts» qui restitue rapidement la quintessence de ce débat. Le boucher n’est, donc, définitivement pas un agent altruiste.

Une des difficultés majeures de toutes les tentatives du collectivisme en particulier (le communisme), c’est d’avoir oublié cette notion élémentaire de la poursuite d’intérêt individuel. Mais, comme dirait Karl Marx, comment faire rencontrer des intérêts individuels et ceux de la collectivité ? Une des réponses les plus sanglantes qui nous a été donnée à voir est celle instituée par le système communiste : la coercition. Or, la coercition ne peut pas donner de résultats. Elle débouchera sur des gens qui feront grève, qui ne concèdent plus d’efforts, ni pour créer ni pour innover parce que, justement, ils n’ont aucun intérêt là-dedans.

Mais la somme des intérêts individuels n’équivaut pas l’intérêt collectif…
Tout à fait. Dire que la poursuite de l’intérêt égoïste de chacun est de nature à assurer l’intérêt de la collectivité est faux. C’est la raison pour laquelle Adam Smith a écrit «la théorie des sentiments» à côté de son ouvrage principal « La richesse des nations» dans lequel il précise qu’il y a des préalables à tout cela. Il faut qu’il y ait un cadre législatif et éthique. Il faut que chacun agisse en ayant de la sympathie, et en prenant en compte les intérêts des autres. D’ailleurs, Adam Smith parlait de la figure de «l’observateur impartial», qui est en quelque sorte la conscience des gens. Il faisait appel, en fait, à une approche éthique dans la conduite des affaires, lesquelles ne peuvent pas être menées sans l’institution d’une relation de confiance qui fonde le marché. Le marché n’étant pas une jungle, on ne doit pas être porté sur des opérations «coups de fusil» qui maximisent de la valeur pour une partie prenante

au détriment de toutes les autres.
Finalement, ce n’est ni de l’égoïsme pur, ni de l’altruisme. C’est ce qu’on a appelé par la suite l’intérêt propre éclairé (enlightened self interest), c’est-à-dire la poursuite des intérêts individuels tout en sauvegardant ceux des autres.

Il y a d’une part une volonté de rupture avec le passé avec son lourd passif, et de l’autre, un marché qui n’est pas suffisamment régulé. D’où est-ce que la progression provient ? De la loi, des agents économiques… ? 

Il y a une interaction entre les deux. Entre la loi d’un côté et la société de l’autre. Chaque fois, il y a un qui accélère le mouvement un peu plus que l’autre. Je donne l’exemple de la Moudawana : la loi était en avance et la société et la justice ne suivaient pas, même la mentalité des gens ne suit pas. La loi offre, parfois, le cadre à la société pour évoluer, et parfois, ce sont les acteurs de la société qui font avancer la loi.

De Adam Smith à Milton Freidman, on passe du fondateur de l’école classique libérale à l’autre fondateur de l’école ultralibérale. Freidman contestait l’esprit même du concept de la RSE… 

Il y a une première chose que je tiens à dire : Freidman a été connu pour s’être élevé contre cette notion de responsabilité sociétale de l’entreprise parce qu’il considérait que l’entreprise est un être artificiel, une personnalité morale et que seules les personnes physiques pouvaient avoir ce type de responsabilité. L’entreprise est cadrée par des droits, des codes, un statut et les objectifs de ses propriétaires. Sa seule responsabilité est de créer des richesses, et par conséquent, du profit pour ses actionnaires. Il disait cela face aux gens qui réclamaient que l’entreprise avait une responsabilité sociale face à toutes les parties prenantes.

Mais l’entreprise est également une entité sociale. Si elle crée des richesses, ce n’est pas seulement grâce aux capitaux des actionnaires, mais grâce à l’environnement naturel, aux infrastructures, aux transports, à l’éducation, à la communauté… Le fait qu’une entreprise soit localisée dans une ville est un avantage parce qu’elle bénéficie des facilités au niveau du marché du travail, de la formation, d’offre de services, de restauration et de loisirs. A partir de là, le but de l’entreprise est, certes, d’apporter de l’argent pour ses actionnaires mais c’est également de rendre leurs dus à toutes ces parties prenantes. Toutefois, il ne faut pas tomber dans une vision utopique de l’entreprise à but non lucratif. La mission première de l’entreprise n’est pas la responsabilité sociale, mais la création de richesses.

L’entreprise publique est également interpellée par cette notion de responsabilité sociale. Quel est l’horizon de son intervention ?
L’entreprise publique ou de service public n’adopte pas, en effet, un processus de chaîne de valeur courte basé sur des inputs, processus et outputs. Sa chaîne de valeur est plus large. Il n’y a pas seulement ce que l’entreprise apporte à ses clients (citoyens ou consommateurs), mais tout ce qu’elle apporte à la société et à la collectivité d’une manière générale. Les actionnaires peuvent, certes, s’intéresser à créer de la valeur à court terme mais ils sont davantage soucieux d’instituer une relation de confiance avec tous ceux qui y contribuent. Cet aspect de la confiance avec toutes ses parties prenantes est fondamental. Il peut être aussi un bon prisme pour appréhender la notion de responsabilité sociale de l’entreprise privée. L’entreprise poursuivrait alors ses intérêts tout en se souciant de ceux d’autrui.

En période de crise, l’entreprise peut-elle être socialement responsable ?
La principale mission de l’entreprise c’est de créer des richesses. En période de difficultés, il est normal que l’entreprise se recentre sur sa mission principale. On ne peut pas demander à une entreprise qui frôle la cessation de paiements, ou qui a des problèmes à trouver des marchés, d’octroyer de la charité. Il est important pour l’entreprise de licencier une partie de son personnel pour sauvegarder le reste.

Avec ce développement des normes de la RSE, on assiste à l’élaboration de couches de plus en plus épaisses de soft-lows. Sommes-nous à la veille d’un virage réglementaire qui risque de faire substituer les réglementations des Etats par ces soft-lows? 

Qui dit soft-low, dit des lois souples ou molles. Le terme en français est un peu fort, mais quand on dit soft c’est plutôt flexible, donc, de la souplesse dans l’application. Et c’est un risque. Un risque contre lequel s’est élevé Freidman en disant : il y a déjà suffisamment de législations pour ne pas alourdir les entreprises davantage, sinon on va tuer la poule aux œufs d’or.

Effectivement, quand les entreprises ne se conforment pas à des législations, la loi les rappelle à l’ordre. Nike qui faisait travailler des enfants a été confrontée à une véritable levée de boucliers. Le risque de réputation a été à la mesure des faits. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une multinationale et qu’on est autorisé à travailler en dehors de notre pays d’origine que l’on peut se permettre de faire travailler des enfants.

La CGEM a pris l’initiative de signer un pacte avec une centrale syndicale sur la pérennité de l’entreprise et le travail décent. Sommes-nous, ici, dans le début d’une soft-low ? 

La démarche de concertation est toujours un chemin vertueux. Au lieu du bâton et de la résolution en grande pompe des conflits des uns et des black- out des autres, la démarche de concertation offre un cadre légal et institutionnel qui renseigne sur la maturité des acteurs. Il faut d’abord faire évoluer les PME. Mais il faut faire en sorte qu’elles ne disparaissent pas. Des règlementations trop strictes sont de nature à entraîner leurs mort. D’où l’idée de soft-low qui a évolué vers des «low» tout court.

Les syndicalistes disent que ce sont eux qui font le plus gros des sacrifices…
C’est le cas quand il n’y a pas de concertation. En France, où les lois du travail sont rigides, les syndicats sont inflexibles et le patronat aussi.

Quels types d’interventions publiques sont-ils envisageables pour développer une forme de contrôle social satisfaisant ?
Je pense que l’Etat doit endosser le rôle d’un régulateur, pas plus. L’Etat qui intervient dans l’économie pour corriger le marché, je n’y crois pas beaucoup parce qu’il est encore moins performant que l’entreprise dans ce registre. Tout ce qui est régalien c’est du rôle de l’Etat. Faire respecter les lois, les impôts, le droit du travail, la transparence, c’est le rôle de l’Etat. Mais ce n’est absolument pas son rôle d’intervenir dans la création de richesses, dans les subventions… sauf dans des situations éminemment politiques et stratégiques, dans des domaines d’interventions vitaux, comme l’agriculture par exemple.

Mais comment peut-on mieux évaluer le rôle de l’Etat dans ce domaine ?
L’Etat doit être un stratège. Il donne de la visibilité à tous les acteurs. C’est à travers cette action structurante de l’Etat que les gens choisiront d’investir ou non parce qu’il leur offre le cadre conceptuel et la garantie des règles impartiales. Les investisseurs choisiront alors aujourd’hui l’immobilier, demain l’industrie, et après demain la technologie, etc. L’Etat explicite une feuille de route : il dit les domaines qu’il veut développer et les garanties qu’il offre. Et que le meilleur gagne… L’Etat protège le droit des uns et des autres : le droit du travail pour les uns et le droit de grève pour les autres. Je ne peux pas à la fois intervenir dans l’économie et au même temps laisser casser l’outil de travail.

En ce qui concerne la concurrence, quelle forme de régulation peut-on mettre en place ? C’est de veiller à ce qu’il y ait une concurrence ouverte, libre et loyale. Que la même règle s’applique à tout le monde, qu’il n’y ait pas de monopole. Mais il y a la place pour une autorité forte de la concurrence et pour des lois antitrust, qui ne sont pas compatibles, du reste, avec la notion de champion national. Champion national ne veut pas dire créer un monopole mais plutôt créer des acteurs majeurs qui peuvent tenir tête à la concurrence internationale. Mais pas un seul acteur. Sinon, nous sommes, de fait, dans la création d’un monopole, public soit-il ou privé.

La certification, la notation et le reporting, des outils de marketing ou des leviers de performance de la RSE ?
Il y a une tentation d’en faire un window- dressing et du marketing pour la consommation extérieure mais nul n’est dupe. Quand une entreprise se fait certifier, elle fait passer toutes ses procédures par le prisme de la performance sociétale. La certification n’est pas un label de qualité, c’est simplement la confirmation que les procédures que l’entreprise a mises en place offrent le cadre d’une production de qualité. Ensuite, ce sont les clients de l’entreprise qui la jugent, pas autre chose. «Tout ce que vous dites sera retourné contre vous », je crois à cette maxime. Si vous êtes noté, cela sera fatalement retourné contre vous si jamais vous n’êtes pas à la hauteur de cette notation. Pour avoir moi-même emmené certains secteurs de la CDG dans le processus de la notation RSE, je pense ne pas avoir perdu mon temps. Ces process de RSE déployés nous ont valu d’inculquer la notion de responsabilité sociale dans tous les métiers de la banque. Nous avons été, par la suite, extrêmement vigilants quant à l’impact de l’investissement de la CDG sur l’environnement, aux effets sur les communautés et les riverains. La notation est un outil, ce n’est pas pour de l’affichage. D’ailleurs, quand vous

rentrez dans la notation, vous êtes obligé de la rafraîchir tous les 3 ans. Il faut être pragmatique, on ne peut pas être bon d’emblée, et partout. Mais quand on démarre, on commence par les domaines les plus simples avant de déboucher sur les territoires les plus compliqués.

D’une manière pragmatique, une entreprise socialement responsable serait quoi à votre avis ? Une entreprise transparente qui dit ce qu’elle fait et fait ce qu’elle dit. Qui publie, qui se livre, qui s’acquitte de ses obligations légales et contractuelles et qui a le souci de l’impact de ses activités sur l’ensemble de ses parties prenantes. Ce n’est pas nécessairement une entreprise qui va faire du bien autour d’elle. Etre socialement responsable pour une entreprise qui fait du logement social revient à se soucier de la garantie qu’auront les futurs habitants pour entretenir leur bien, de pouvoir bien y vivre, de disposer de tous les équipements collectifs qui vont avec et de s’assurer qu’ils peuvent revendre leurs biens s’ils le veulent plus tard.

Comment le concept de la responsabilité peut-il s’inviter dans la financiarisation des économies?
Quand on parle de la responsabilité sociale, on parle de l’entreprise de production, donc de l’économie réelle. La financiarisation y ajoute une autre couche qui mérite un prolongement particulier. Ayant démarré dans les années 80, la financiarisation a pris le pas sur tout le reste. Peu importe ce qui se produit, ce qui s’achète ou ce qui se vend, je les appelle les nouvelles féodalisations. Les artisans et paysans bossent, la féodalité collecte à la fin, peu importe que la récolte soit bonne ou pas. Quand des investisseurs institutionnels exigent des retours d’investissement en bourse de 15% ou de 20% alors que la croissance moyenne mondiale ne dépassait pas les 3% à 5%, c’est un signal pour aller chercher du profit là où il est, même si les autres devaient y perdre.Et là, on n’est plus dans la responsabilité sociale, on n’est même pas dans la responsabilité tout court.

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