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L’entreprise réalisera plus de profits quand elle respectera et dialoguera avec ses parties prenantes

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Kamal Lahbib, vice-président du Forum des Alternatives du Maroc et membre du Conseil international du Forum social mondial

 

Le mot responsabilité recouvre une réalité multiforme. Quelle serait la porte d’entrée, pour vous, d’une entreprise dite responsable ?

D’abord, quelques observations préliminaires. Si nous retenons que la responsabilité centrale d’une entreprise est celle de «se développer», il me paraît tout aussi central de considérer qu’une entreprise ne peut pas se maintenir ou se développer dans un système prédateur.

J’évoque, ici, la notion de système comme cadre global d’action d’une entreprise. Pour être plus précis, je dirai que la responsabilité de l’entreprise est un élément fondamental qui s’inscrit dans un système basé sur un Etat de droit.

Par ailleurs, il faut définitivement trouver un équilibre entre les notions de profit et de force de travail. Les lois ne permettent pas une exploitation éhontée de la force du travail. Or, nous constatons parfois qu’il y a malheureusement une espèce d’exportation des situations de non droit de l’international vers des pays comme le notre sous prétexte qu’il y a des engagements de certains pays pour l’aide au développement.

La notion de partie-prenante est fondamentale dans le corpus théorique de la RSE. Pensez-vous que les entreprises au Maroc ouvrent un dialogue franc avec leurs principales parties-prenantes ?

Il y a des cas d’entreprises où  une population se trouve en sit-in partiel depuis quelques années. Le principal enseignement dans ce chapitre est justement l’identification des parties-prenantes pertinentes.

Ces entreprises négocient parfois avec de nombreuses parties-prenantes (élus, notables, autorités locales) sauf la plus pertinente : la population et les riverains. Si on rajoute à ça la variable électorale, le dialogue se complique davantage.

En fait, on peut développer des plans économiques très performants, mais si l’on se garde d’associer les partis-prenants pertinents d’abord, les chances de succès s’amenuisent drastiquement.

Ma conviction est que le profit prédateur n’est pas, du moins, n’est plus, un élément de stabilité sociale, économique ou politique. La preuve est éloquemment fournie par le nombre et la nature des mouvements de contestation durant cette dernière décennie. Et pour cause, ces mouvements ne sont pas le fait des syndicats, du manque de dialogue social ou d’une association locale. Il s’agit tout simplement d’une réaction à l’autisme des responsables.

Le coût du non dialogue avec les parties prenantes est exorbitant. D’une mobilisation autour d’une problématique, les populations passent à des mouvements violents car leurs revendications ont été simplement ignorées.

Les entreprises, les grandes d’entre-elles, vont devoir prendre acte de la politisation du discours des riverains à leurs encontre.

Qu’est ce que vous entendez par un profit prédateur ?

Le profit prédateur est celui qui fait travailler les enfants d’une manière illégale, qui essaye de tirer le maximum sans tenir compte de la protection de l’environnement. C’est ce qu’on voit, par exemple, dans les zones minières à travers la planète. Ces entreprises veulent maximiser le profit sans prendre en considération les normes sociales et les normes humaines tout simplement.

Quels sont les grands dysfonctionnements que vous observez dans l’implémentation de ce concept ?

Essayons de circonscrire ces dysfonctionnements. Quand le conseil économique, social et environnemental souligne que les entreprises marocaines enregistrées au sud du Maroc bénéficient d’avantages fiscaux alors que les riverains et les populations du sud n’en profitent pas, il y a un dysfonctionnement. Quand des entreprises internationales exploitent des zones minières, laissent la casse derrière eux et s’en vont, il y a un dysfonctionnement. Quand les deux grandes activités qui concentrent le plus de main d’œuvre, c’est à dire le textile et l’agriculture, sont celles où il y a le moins de respect des normes sociales, il y a un dysfonctionnement.

Qui assume la responsabilité en premier lieu ?

Je pense que l’Etat doit répondre à quelques questions de fond : comment les richesses régionales peuvent-elles profiter à la population locale et aux riverains ? Il y a, là, à mon sens, un niveau de mesures fiscales et législatives qu’il va falloir revoir dans le cadre d’une régionalisation plus équilibrée. Comment les entreprises devraient en principe générer de l’emploi et du développement local dans les sites où elles sont implantées.

Parfois, c’est une autre partie-prenante qui casse l’outil de production : les travailleurs ?

Si les syndicats appellent à une grève et d’autres travailleurs ne veulent pas suivre, c’est que les revendications ne sont pas pertinentes. Les syndicats ayant des prolongements partisans, comment arriver à trouver un équilibre aujourd’hui, sans pour autant donner un cadeau politique à un syndicat? Il faut établir une charte qui permet aux syndicats à la fois de défendre les travailleurs mais aussi de maintenir l’entreprise et l’outil de production dans une période de crise.

Qu’est ce que vous pensez de la charte signée entre la CGEM et une centrale syndicale sur le travail décent et la pérennité de l’entreprise ?

Il suffit que la CGEM respecte cette charte. Les syndicats n’ont pas un apport particulier à ce niveau là. La responsabilité sociale de l’entreprise ne se limite pas à l’espace du travail. La RSE est un champ qui inclut la responsabilité dans l’environnement global à l’échelle de la nation, pas uniquement sur le site de travail. L’OCP est un Etat dans l’Etat : on ne peut pas lui demander de penser uniquement à Youssoufia, une ville qui, disons-le, accuse un retard certain de développement. Il s’agit de réfléchir à la responsabilité de l’OCP dans le développement global du pays, En définitive, la RSE doit être intégré dans les débats entre le gouvernement, les syndicats, les associations et la CGEM.

Revenant à l’entreprise, on disait tout à l’heure que sa mission est de créer du profit.

Non. Sa mission est de créer des richesses, pas uniquement du profit. Oui au profit, mais un profit qui s’est totalement acquitté de ses obligations légales et réglementaires.

Si aujourd’hui on considère que l’entreprise est dans l’obligation de dialoguer avec ses parties prenantes, quid de la régulation ? Comment doit-on envisager l’intervention publique ?

Ce n’est pas uniquement l’Etat qui est interpellé. Il y a plusieurs organismes qui peuvent émerger entant que force de régulation, et ce n’est pas pour rien que la constitution a changé un peu en introduisant une dimension du suivi des politiques par la société civile, dans le sens large. Une institution comme la CGEM devrait être au dessus des intérêts spécifiques de toute entreprise particulière et essayer d’être un élément régulateur à l’intérieur du système lui-même. Les syndicats sont, aussi, une force de régulation. Les associations, particulièrement dans la protection de l’environnement et la conception du développement local intégré, sont également un outil de régulation.

Par ailleurs, le plus grand investisseur au Maroc est indéniablement l’Etat. Comment cette entreprise, qu’est l’Etat, fonctionne sur le plan de la responsabilité sociale ? C’est pour cela que tout le débat revient indéfiniment aux normes de l’Etat de droit.

Le modèle allemand peut-il faire sens pour des économies comme le Maroc?

Je ne connais pas, particulièrement, le système à l’international pour pouvoir en juger. N’importe quel système peut-être adopté à condition qu’il y ait adhésion, concertation et dialogue avec les parties prenantes. Finalement, c’est une question de citoyenneté. Si les travailleurs s’organisent autour d’une vision citoyenne, ils imposeront à l’entreprise une protection des droits des gens. Chemin faisant, l’entreprise réalisera plus de bénéfices.

Là où la législation latine retient plus de droit aux travailleurs, la doctrine anglo-saxonne y soutient plus de flexibilité. Y’a-t-il matière à votre avis, pour envisager un nouveau modèle au Maroc ?

Je ne pense pas que c’est à ce niveau là que le problème se pose. Un contrat est un contrat. Je peux être acculé à choisir un contrat avec des termes flexibles par rapport à l’entreprise pour des raisons qui me sont propres. Cela veut dire qu’il y a un respect de la décision, mais il faut qu’il y ait suffisamment de conditions qui permettent aux gens de choisir.

Or, le marché d’emploi est en baisse, le plus grand employeur est l’Etat. Les entreprises continuent à recruter des mineurs, pratiquent du noir…

Une chose est sûr : quelque soit la nature du contrat social, il ne faut pas que la législation nationale ne soit pas en contradiction avec les normes internationales. Le reste, on peut le négocier à l’intérieur de la «maison». En revanche, protéger les gens, l’eau, la vie et les générations à venir est une responsabilité collective sur laquelle il n y’a pas de concession ou de demi-mesure.

Le respect et le dialogue avec les parties prenantes d’abord…

Absolument. Quand Managem avait dit qu’elle avait réalisé un diagnostic et une étude d’impact. La société civile s’y est opposée. Nous avons proposé la mise en place d’une commission autonome, indépendante dans laquelle siège la population, la société civile et Managem. Le rapport qui en sortira recouvrira plus de crédibilité et s’imposera à toutes les parties prenantes.

Quelles sont les expériences heureuses que vous avez rencontrées ?

Ce que l’OCP est entrain d’entreprendre est salutaire. Le changement fondamental de l’approche de Managem et le travail colossal réalisé avec la société civile est très important. L’expérience de la commission Entreprises et proximité sociale de la CGEM est fondamentale : j’y étais d’ailleurs avec un peu plus de 75 chefs d’entreprises au lendemain des attentas de 2003. Il faut, en revanche, revoir le système des fondations, qui est un peu une sorte de réponse incomplète à la RSE.

Propos recueillis par
Hassan Bouchachia

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