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On a eu tort de négliger Adam Smith dans nos business school…

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Le professeur de Management à ses étudiants : seriez vous prêt, dans votre carrière, à vendre des produits à une population qui n’est pas, a priori, concernée (cas de produits bancaires pour jeunes vendu à des personnes en troisième âge)? La réponse fut un Oui massif et décomplexé.

Nous sommes en présence d’étudiants en Management qui:

Hypothèse 1 : ne soupçonnent pas que ce comportement n’est pas éthique,
Hypothèse 2 : affirment leur conviction en connaissance de cause et défendent, Unguibus et rostro, leur disposition à poursuivre cette vente de produits même si les cibles touchées n’en tirent aucun avantage.

Il y a là comme une «banalité du mal», qui ne dit pas son nom. Nos étudiants seront-ils devenus des femmes et des hommes tristement ambitieux et zélés, entièrement soumis à l’autorité du gain ?

Ca sera un peu trop fort de café de déboucher sur une telle conclusion. En revanche, le décryptage d’une facette de l’histoire des écoles de commerce au Maroc nous fourni un cadre plus ou moins intelligible pour tenter de comprendre la réponse de ces étudiants.

Apparus timidement juste après les débuts du PAS, les business school ont rapidement acquis leur lettre de noblesse dès la fin des années 90 avec, entre autres, cet argument massue :

Les lauréats des universités apprenant du David Ricardo et du Adam Smith sont complètement déconnectés de la réalité entrepreneuriale qui, elle, pour faire court, sollicite du Michel porter et du Philipe Kotler. Le raccourci est consommé, et avec lui, des générations assoiffées par les pénétrations de marché et obnubilée par le bas du bilan, verront le jour. Certes, l’évolution des sciences de gestion est déterminante dans une économie de marché libre et ouverte.

Seulement voilà, on a eu tort de négliger Adam Smith dans les business school. Ou plutôt, on a eu tort que de ne retenir de lui que sa facette de grand champion de l’intérêt égoïste.

Sa citation célèbre faisait et continue de faire foi systématiquement : Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme.

Contenue dans son livre la richesse des nations, cette citation ne résume pas toute l’œuvre de Adam Smith. Ce dernier, dans son livre des sentiments moraux, développe une théorie du comportement fondé sur la capacité qu’a l’individu de changer de rôle avec autrui.

Contre l’utilitarisme de la théorie économique conventionnelle, Adam Smith soutient que l’homme tire satisfaction non seulement de son propre plaisir, mais aussi de son implication sympathique dans les expériences de ses semblables.

Même le comportement matérialiste et intéressé nécessaire pour dynamiser le système capitaliste dérive en dernier ressort de la sympathie.

Comme Adam Smith est resté fidèle à ce point de vue psychosociologique toute sa vie, il faut réinterpréter la Richesse des nations à la lumière de la Théorie des sentiments moraux. D’ailleurs, de nombreux auteurs contemporains sont revenus sur l’œuvre de Adam Smith pour en disséquer les ressorts. C’est ce qui nous a valu ce titre iconoclaste de cette édition spéciale de la revue du mauss: «l’homme est-il un animal sympathique ?»

Alors, comment peut-on comprendre cette réponse en cœur de ces étudiants quand on leur a posé cette question sur la vente de produits au profit de personnes inadéquates.

Si Karl Marx a expliqué le développement des sociétés en prenant appui sur l’infrastructure (la structure de la propriété, les rapports de production entre capital et travail) qui, elle, détermine les superstructures (les modes de pensée, la répartition du pouvoir politique), Max Weber, quand à lui, en donne l’explication inverse: ce sont les mentalités, les valeurs et les croyances qui influencent les comportements économiques en faisant référence au rôle du protestantisme où le travail est érigé en religion.

Il faudra donc faire en sorte à ce que les médias et les currucula pédagogiques mettent en perspective ces «nouvelles» valeurs et croyances.

De tout manière, la demande sociale adressée à l’endroit de l’entreprise change de périmètre.

L’entreprise n’est plus glorifiée grâce à sa capacité de production ou de productivité (unités fabriquées, chiffre d’affaire réalisé…) mais plutôt grâce à sa contribution au bien collectif (common good).

Dans leur communication corporate, les entreprises, les grandes notamment, n’intègrant pas dans leurs discours ce changement de paradigme verraient, de plus en plus, leur acceptabilité sociale mise à mal. Oui à la productivité mais quid du commun good, leur murmureront leur parties prenantes, implicitement ou directement…

Par ailleurs, je ne pense pas que la référence au court-termisme invoqué dans certaines analyses dans l’explication du comportement managérial nous permet de réellement comprendre cette réponse des étudiants. Le court-termisme étant une résultante, non une cause, ce n’est donc pas un marqueur sociologique de nos entrepreneurs. Il est au pire la réponse raisonnée d’un agent face à une turbulence institutionnelle plus ou moins permanente, au mieux, la combinaison la plus pragmatique face aux coûts de transactions élevés.

Enfin, cette citation populaire : lah Yaj3al Lghafla Bin Labaya3 wa Chari (que la lésion ou le dole puisse prévaloir entre le vendeur et l’acheteur». Cette citation renvoie à un contexte de prédation ou du moins de non régulation, ce qui est de nature à extraire toute possibilité d’injecter de la sympathie dans cette même transaction économique. Au lieu de cela, je propose une autre, celle de Ib Khaldoun dans son livre des Exemple: « Le travail est la véritable source de la richesse; si le travail est vicié, du fait qu’il n’est plus profitable, l’espoir en la richesse s’évanouit, les bras cessent le travail, l’ordre établie se dérange, et la civilisation se corrompt ».

Hassan Bouchachia

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