Home»les acteurs»Trouver le juste équilibre entre l’intervention pure et dure et le laisser-faire absolu

Trouver le juste équilibre entre l’intervention pure et dure et le laisser-faire absolu

0
Shares
Pinterest Google+

Ex-ministre PPS de l’Emploi et de la Formation professionnelle du gouvernement Benkirane I, Abdelouahed Souhail dénonce à la fois le statut de cet entrepreneur, icône subliminale du capitalisme triomphant et la vision manichéenne considérant le capitalisme comme un système basé sur la confiscation de la plus value et source totale d’inégalité. « J’ai plutôt tendance à adopter le modèle allemand où l’essentiel des problèmes est réglé entre les partenaires sociaux », affirme-t-il. Entretien.

De l’entreprise confiscatrice de plus-value à celle socialement responsable, il y a une sacrée évolution dans la terminologie. Qu’est ce que cela évoque pour vous ?

il faut situer le débat dans son contexte historique. d’abord, il y a eu l’entrepreneur, icône subliminale du capitalisme triomphant, voire le lieutenant de dieu sur terre. L’idéalisme se situait donc aussi du côté des néoclassiques. en créant la richesse et en la développant par l’innovation et la recherche du profit, l’entrepreneur allait créer un monde idéal où il y a des compétitions pures et parfaites qui généraient des emplois et une distribution de richesse «optimale».

dans cette configuration idéalisée, le capitalisme était perçu comme le mode le plus naturel de gestion de l’humanité,

voire son stade suprême. La seule responsabilité était celle de favoriser les conditions d’un marché pur et parfait. Le reste suivait naturellement sans que l’on ait d’obligation à se préoccuper des conséquences.

il y avait également une autre vision du monde, tout aussi manichéenne que la première, celle de la gauche estimant que le capitalisme est un système basé sur la confiscation de la plus -value et est source totale d’inégalité. il était, donc, urgent qu’il disparaisse.

ces deux visions du monde ont évolué au profit de notions un peu moins définitives car complexes.
dans cette perspective de la responsabilité sociale, il faut noter que si l’entreprise concerne essentiellement les salariés, les actionnaires et les managers, elle ne se limite pas à eux. dans leurs rapports les uns avec les autres, ces parties prenantes sont liées par une chaîne d’obligations entre elles mais aussi vis-à-vis de l’extérieur : la communauté dans laquelle elles évoluent, l’espace qu’elles occupent, la pollution qu’elles subissent, les clients, les fournisseurs, les banques, les autorités locales, la santé des citoyens, le rapport intergénérationnel, les femmes vis-à -is des hommes. Les exigences des parties prenantes deviennent de plus en plus importantes et les organisations ont tendance de plus en plus à «normer» les rapports.

on se rend compte, par conséquent, que la responsabilité sociale va au-delà du contrat entre un principal et un agent où le gestionnaire de l’entreprise est mandaté par les actionnaires pour gérer l’entreprise dans les seuls intérêts de ces derniers avec une distribution conséquente du profit. cela reste la raison principale. mais d’autres parties prenantes s’y ajoutent, se développent et interagissent. au-delà des partenaires économiques et sociaux, il y a le rapport à la société qui change. nous sommes dans une dialectique nouvelle où l’entreprise subit les mêmes contraintes citoyennes que ses parties prenantes : les droits de l’homme, la gouvernance, le comportement éthique sur les marché et la redevabilité. ce sont là des notions qui affectent les citoyens, les etats et les institutions dans tous les pays. L’entreprise en fait partie, fatalement.

Cette dialectique, justement, amène dans son lot des externalités négatives. quel rôle l’Etat peut-il endosser dans ce registre ?
L’etat est comme un soliste. il y a des touches sur lesquels il peut appuyer, mais parfois, il n’en a pas besoin. La mélodie est audible et il n’est pas sûr qu’un énième soliste puisse sublimer la partition en cours.

alors, l’Etat gagnerait à interférer dans un débat qui concerne l’entreprise et ses parties prenantes ou pas? entre le laisser-faire et l’interventionnisme pur et dur, il y a un champ de possibilités extrêmement large. et puis les modèles, les variations et l’intensité de l’interventionnisme sont différents selon qu’on soit en chine, aux etats-unis ou en suède. il y a des etats qui interfèrent lourdement et ceux qui laissent totalement faire. sauf que la responsabilité sociale ne concerne pas l’entreprise seulement, elle concerne aussi bien la région, le pays et les ensembles régionaux. en tant que ministère de l’emploi, il y a l’organisation internationale du travail qui nous dit voilà la norme en matière de travail décent. et il y a d’autres organisations internationales qui

légifèrent sur le seuil de gaz toxiques à émettre, des organisations féministes qui interpellent fortement les gouvernements sur l’approche genre, la commission des droits de l’Homme qui s’interroge sur le traitement réservé à la presse… cet universalisme des normes, qui concerne aussi bien le maroc que la suède, oblige tous les etats à s’inscrire dans une logique d’«accountability». il est dès lors tout à fait naturel que ces mêmes etats demandent aux entreprises de veiller à ce que ce cadre de responsabilité sociale collective puisse être respecté. et puis, de plus en plus, ces entreprises, les multinationales d’entre elles notamment, sont appelées à observer ces règles directement et sans qu’il y ait intervention des etats.

Mais justement, les Etats sous la pression du chômage qui pèsent sur eux, acceptent certains consensus qui consolident parfois une précarité additionnelle. Y’a-t-il une doctrine ou une ligne de conduite à observer par l’Etat ? 

il est clair que les situations ne sont pas identiques. pour utiliser une métaphore, j’évoquerais une discipline que j’affectionne particulièrement : le football. Là-dessus, toutes les parties ont la même règle, mais aucun match ne ressemble à un autre. parce qu’au cours de la même partie, il y a une combinaison de variables: l’état physique des joueurs, l’état de l’entraîneur, les stratégies déployées, les tactiques implémentées et l’agilité avec laquelle chaque équipe fait face à une situation inattendue.

Si on veut faire une extension des slogans de dignité brandis par le printemps arabe au sein de l’entreprise, le concept d’éthique serait –il le plus approprié ?
je pense que le printemps arabe recouvre des situations très disparates. certes, il y a une même communauté de langue, mais ce n’est pas la même trajectoire pour tous les pays. mais ce qui est commun dans ce printemps arabe, c’est l’expression d’une énorme soif de liberté et de démocratie. après avoir connu les régimes où la pluralité et les idées étaient totalement exclues, il y a aujourd’hui une revendication de pluralisme centrale au sein des sociétés. Laquelle revendication est parfois remise en cause par le jeu démocratique, lui-même. il y a, donc, cette soif de liberté qui s’exprime. au maroc, l’évolution s’est faite depuis longtemps. Le maroc a toujours eu un mouvement syndical qui a marqué très tôt son indépendance par rapport aux partis politiques et par rapport au gouvernement. Le maroc a connu une expérience que les historiens devaient revisiter, c’est la longue période entre 1972 et 1999, une période qui a vu le jour après le deuxième coup d’etat contre le roi Hassan ii. des libertés s’éveillèrent sur fond d’un développement politique et syndical tantôt hésitant tantôt affranchi. tout cela a conduit à un temps d’apprentissage démocratique. en 1996, nous avons eu une expérience intéressante à travers le dialogue social. on a mis les gens ensemble et on a fait progresser la législation et les mentalités. Les partenaires sociaux ont été acquis à l’idée qu’il y a un moyen de pouvoir parler ensemble des relations de travail, de la législation sociale… tout cela a conduit à un code du travail en 2004 et à des pactes de progrès en 2012 pour que le travail décent et la compétitivité soient entérinées comme plateforme entre patronat (cgem) et syndicats (NDLR : l’UMT). On est loin des idées radicales des années 70. On peut être des antagonistes organiquement, voire idéologiquement, mais poursuivre des intérêts communs. aujourd’hui, il y a quelque chose qui est en train de mûrir dans la société : ceux qui lancent la mode de la responsabilité sociale des entreprises sont tout de même des patrons. Le concept d’éthique devra être le prochain thème majeur de l’entreprise marocaine. Les salariés ne peuvent plus se passer de l’évocation d’une thématique structurante qui donne du sens à toutes les parties prenantes.

la réalité sur le terrain reste très hétérogène … 

tout à fait. La réalité marocaine de l’entreprise est extrêmement diversifiée. cela va des gens qui nient le droit syndical à ceux qui proposent à leurs employés une convention collective jusqu’aux entrepreneurs qui tentent réellement d’installer une vision intégrée de développement responsable.

quel serait le modèle de contrat social que le Maroc pourrait prendre en exemple ?
j’ai plutôt tendance à adopter le modèle allemand où l’essentiel des problèmes est réglé entre les partenaires sociaux directement voire où les règles sur lesquelles a pu déboucher un dialogue social puissent se situer au-dessus de la législation.

ce modèle transactionnel permet à chaque entreprise en fonction de ses conditions de développer la compétition, d’orienter la formation, de partager les bénéfices, d’établir des règles de la responsabilité sociale, de structurer une démarche de développement

durable et de travailler sur la relation intergénérationnelle. tout cela, en parfaite concertation avec les parties prenantes de l’entreprise. comment arbitrer, dès lors, entre les générations, les régions et les métiers et comment rendre cette partition jouable ? Voilà les questionnements sous- jacents à ce modèle contractuel basé sur la transaction.

Pensez-vous que la perspective de mettre ce modèle en orbite soit imminente ?
non. je ne pense pas qu’on arrivera à ce modèle aussi tôt pour de nombreuses raisons. non pas que nous soyons moins intelligents que les autres, mais parce qu’il y a un processus historique qui a pris beaucoup de temps chez les allemands. nous avons donc besoin d’une maturité plus grande au sein des entreprises et au sein des syndicats. Finalement, nous devons plutôt garder à l’esprit la richesse que nous produisons que la bagarre que nous alimentons.

quand est-ce que l’Etat intervient alors ? 

quand il y a un conflit où son intervention serait synonyme de résolution. mais l’idéal, c’est que les parties prenantes puissent se poser la question suivante avant que le conflit ne survienne : Qu’est- ce qu’il y a à faire pour éviter l’irruption d’un conflit? Faut-il envisager le recours à un médiateur ? Pour moi, la responsabilité sociale de l’entreprise est aussi la faculté à mettre en place un mode prévention des conflits. imaginons un processus qui s’apparente dans sa gestion à celui de la gestion d’incendie…

quel est le niveau d’intervention d’une réglementation, d’une législation ? Sont-elles supérieures ou inférieures à une entente entre parties prenantes ? 

La réglementation est la mise en partage de certaines règles du vivre commun. Ça peut être une réglementation de l’etat, de la mairie, d’un club, d’un parti politique comme cela peut être une entente entre les partenaires. toutes ces règles sont normalement superposées. La législation sociale, quant à elle, est le minima : une partie prenante ne peut avoir moins que la législation sociale. en revanche, dans le cadre des accords qui existent, elle peut en obtenir plus.

Previous post

Un entrepreneur responsable donne une portée patriotique à son action

Next post

BMCE Bank : «La RSE, c’est d’abord servir l’intérêt général»

No Comment

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *