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Un entrepreneur responsable donne une portée patriotique à son action

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«La responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise n’est pas un discours, mais une exigence à la fois de survie et de compétitivité de l’entreprise». Le discours du secrétaire général du conseil économique, social et environnemental est pragmatique. Cet universitaire et fin politique a été longtemps confronté aux problématiques sociales. Driss Guerraoui arrive à recomposer le discours lié à la RSE grâce à une double dimension utilitariste et éthique. Entretien.

Comment situez-vous le positionnement de l’entreprise face à la notion de responsabilité sociale?
C’est l’avènement d’une nouvelle réalité, avec une double facette : celle du marché, c’est-à-dire le consommateur, et celle liée à l’entreprise avec la notion de compétitivité. La dimension marché, c’est l’avènement d’une nouvelle génération de consommateurs qui sont de plus en plus exigeants par rapport à des domaines plus ou moins nouveaux à l’entreprise : les droit Humains essentiellement et les normes sociales et sanitaires. Cette nouvelle génération de consommateurs est plus attentive, non seulement à la qualité et au prix des biens qu’elle souhaite acquérir, mais aussi et surtout à la façon dont ces produits sont fabriqués : y a t-il un respect du travail décent, de la législation de travail ? En somme, y a-t-il respect des normes sociales et environnementales ? Et tout cela installe de facto l’entreprise dans le périmètre de responsabilité sociale et environnementale.

C’est donc une exigence, voire la normalité. La normalité en termes de consommation c’est de respecter des exigences qui sont à la fois de nature juridique, sociale et environnementale. Ça c’est du côté marché. Du coté du producteur, c’est -à-dire de l’entreprise, cette dimension marché a imposé et a complètement changé les déterminants de la compétitivité : les normes sociales, environnementales, sanitaires et tout les droits fondamentaux deviennent désormais déterminants de compétitivité pour les entreprises. La responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise n’est pas un discours, mais une exigence à la fois de la survie et de compétitivité. Il faut voir dans tout cela l’expression d’un nouveau modèle économique. Le Maroc doit s’inscrire dans cette dynamique, parce qu’il est lié avec des accords de libre-échange qui imposent l’adoption de ces normes. Nos entreprises doivent s’y inscrire si elles veulent continuer à être performantes aussi bien au niveau du marché intérieur qu’au niveau du marché mondial.

Récapitulons, la RSE est un déterminant de la compétitivité. Comment cela s’opère-t-il sur le terrain ?
La RSE est un nouvel avantage comparatif, compétitif et même stratégique. J’irais plus loin : il ne suffit pas de respecter les normes environnementales et sociales, l’entreprise doit avoir la capacité à faire participer les salariés à la performance globale de l’entreprise, dans le sens où même les éléments liés à la pratique de la démocratie participative au sein de l’entreprise, deviennent les vrais leviers de la compétitivité. La compétitivité se gagne, certes, par le respect des normes juridiques, sociales et environnementales, mais aussi, par la capacité à créer un environnement basé sur le dialogue, la concertation, l’écoute et le partage. Et c’est là le sens véritable de la responsabilité sociétale de l’entreprise.

Mais l’entreprise n’est-elle pas une démocratie ? 

Si. Pas au sens politicien du terme, bien entendu. L’écoute des salariés pour l’amélioration des choix technologiques, des processus de production, de commercialisation est une forme de démocratie. Cela apporte une valeur ajoutée à l’ensemble de l’entreprise en permettant au génie du salarié de s’exprimer au même titre que celui du manager ou du propriétaire. La performance globale aujourd’hui se définit comme étant une performance à laquelle contribue à la fois le détenteur du capital, le manager et les salariés. Nous rentrons, alors, dans des relations professionnelles, modernes, ouvertes, où la participation, l’écoute et donc la démocratie sociale, deviennent des éléments clés de la compétitivité. Il ne suffit pas de mettre en place des innovations technologiques majeures pour pouvoir gagner, mais c’est la capacité d’une structure à mobiliser le génie de tous les acteurs, pour produire plus et mieux et pour être en phase avec les objectifs globaux et à la stratégie globale de l’entreprise.

Cela repose la question du modèle du contrat social… 

Les modèles qui ont réussi sont le modèle allemand basé sur le partenariat, le modèle américain axé sur la flexibilité concertée et une partie du modèle italien basé sur le compromis. Seul le modèle français n’arrive pas à se réformer, en revanche. Basé sur le conflit, entre patronat et syndicat, entre Etat et société, entre droite et gauche, le modèle français n’arrive pas à se réformer. La gestion des relations professionnelles au sein de ce modèle n’offre pas la garantie d’un dialogue permanant. Résultat : une société et une économie bloquées. Le Maroc pourrait s’acheminer vers un nouveau système fondé sur un nouveau contrat social. Le Maroc a besoin de gouverner autrement, à la fois l’entreprise et la société et par la mise en place, justement, de ces nouveaux contrats sociaux qui

permettent aux Marocains de transformer l’économie et l’entreprise de l’intérieur.

Il y a, ici, un certain nombre de déterminants imbriqués les uns dans les autres. La notion de territoires, d’école, d’élites…
En effet. L’entreprise utilise le territoire dès lors que celui-ci lui offre les conditions de rentabilisation des capitaux. Les territoires doivent s’organiser pour attirer plus d’acteurs économiques et leur performance réside, à ce titre, dans la qualité de l’élite qui les gère. La grande problématique du Maroc c’est la capacité à réussir la réforme de son école, produire des nouvelles élites et de former des compétences et des gouvernants à la mesure de l’ambition du Maroc en matière de modernisation généralisée à la fois de son économie et de sa société. La modernisation des relations professionnelles est une composante essentielle.

Quand vous parlez de contrat social, avez-vous en tête un modèle précis ?
Je pense, en effet, au modèle allemand où on cherche à améliorer ensemble la performance. Regardez les produits allemands, ils sont de haute facture technologique et d’une grande qualité parce qu’ils sont fabriqués avec sérieux, implication effective des salariés, appropriation réelle par ceux qui produisent, de l’ensemble de l’outil de production et en concertation avec le patronat. A mon sens, le modèle allemand peut réellement être une source d’inspiration car il permet à l’entreprise de concilier entre les exigences des normes sociales et environnementales de l’entreprise et les nécessités de la compétitivité et donc de la performance.

En période de crise, les salariés acceptent qu’on réduise leur salaire. Est-ce que c’est quelque chose qu’on peut envisager dans l’environnement marocain ?
Tout à fait. Je pense que cela est possible. Et je suis sûr qu’il y a des situations similaires qui existent au Maroc. Mais comment transformer des expériences isolées en une culture générale ? C’est ça l’ambition que doit avoir l’entreprise et les syndicats accompagnés par le rôle régulateur et stratège de l’Etat. C’est toute la culture entrepreneuriale, syndicale et managériale, y compris dans le public, qui est interpelée. Je pense que l’expérience que vit le Conseil économique, social et environnemental est édifiante à ce sujet. Nous devons quotidiennement, en examinant des sujets soit dans le cadre d’auto-saisine ou quand on est saisi par le gouvernement, nous nous réunissons à travers l’écoute, les auditions et les débats internes les conditions de convergence des points de vue afin de construire un consensus autour des questions les plus problématiques. Elaborer un contrat social passe par cette démarche afin de réussir la réforme dans notre pays. C’est cette culture que nous voudrons essaimer à travers toutes les catégories. C’est cette perspective qui permettra au pays, non seulement l’émergence des entreprises socialement responsables, mais aussi un syndicat économiquement responsable et un Etat politiquement responsable.

Il y a un réel besoin de cette nouvelle génération d’entreprises et de syndicats qui réussissent un changement de comportement à l’intérieur des organisations. D’une part, l’entreprise doit comprendre les demandes des salariés pour développer leur niveau de vie. Et d’autre part, les syndicats doivent aussi comprendre les contraintes de l’entreprise. Le chemin est encore long et la propagation de cette nouvelle culture émanera de la conviction des syndicats et des entreprises.

Quel est le rôle de l’Etat, alors ? 

Je pense que l’Etat doit tout d’abord prendre cela pour exemple pour son propre comportement avec ses employés et il faut qu’il encourage cet exemple de management des relations professionnelles à travers notamment la formation. Plus précisément, il faut qu’il assume sa responsabilité de réussir de grands projets dans ce cadre, notamment, les indemnités sur la perte d’emploi, la généralisation de la couverture médicale et sociale, la facilitation de la formation continue pour les salariés, il y a plusieurs domaines où l’Etat peut agir pour aider à développer cette nouvelle culture.

Y a-t-il des déterminants dans le comportement des acteurs économiques pour favoriser une dissémination des pratiques socialement responsables ?
L’organisation socialement responsable est celle qui se distingue par deux principes essentiels et qui ont fait que les USA et la Turquie par exemple occupent les premières places au niveau de l’économie mondiale. La première des choses, c’est la citoyenneté, on ne peut pas parler de responsabilité sociale sans citoyenneté économique, je parle d’une citoyenneté dans le sens où l’entrepreneur se dit membre à part entière d’une société et intègre, dès lors, les préoccupations de ses riverains dans sa stratégie.

Un entrepreneur responsable c’est d’abord un entrepreneur qui donne une portée nationale à son action, c’est-à-dire un entrepreneur patriote et citoyen qui est en phase avec les choix stratégiques de l’ensemble des composantes de sa société, qui paye ses impôts et déclare ses salariés, qui contribue à l’organisation de la protection sociale et la couverture médicale pour ses salariés. Qui contribue à la recherche

scientifique et à la formation de ses employés.

Ce n’est pas un coût mais un gain… 

Bien sûr. Un entrepreneur socialement responsable contribue à l’élargissement de sa base nationale de production, à sa solidité, il contribue à financer la solidarité, et donc la stabilité sociale et politique. Il contribue également à la recherche scientifique et technologique en investissant dans l’innovation de la technologie, dans les métiers de l’avenir en formant son personnel et en améliorant ses conditions de travail. C’est cela aussi la modernité sociale et économique, il n’y a pas de responsabilité sociale sans adhésion à une modernité économique et sociale, il faut un entrepreneur patriote et citoyen. La force de l’économie américaine réside dans le patriotisme économique de ses organisations. La force de la Turquie, aujourd’hui, est due à un nationalisme économique de haute facture mais aussi à des entrepreneurs citoyens.

L’antithèse du patriotisme économique est-elle la prédation ?
La prédation est l’antithèse de la modernité et de la démocratie. Les prédateurs sont des antidémocrates et des antimodernistes même s’ils déclarent le contraire. Aujourd’hui, être démocrate et moderne c’est croire au mérite, à l’innovation, à la prise de risque, à la compétence et à la concurrence loyale.

L’Etat parfois sous le coût du chômage se trouve dans une position qui incite d’une manière directe ou indirecte à la création de zones de précarité, quel est le bon dosage entre flexibilité et garantie des droits sociaux des travailleurs ? 

Je crois que le droit ne se partage pas, il est indivisible. Une seule règle régit la relation entre l’Etat et la société, les employeurs et les salariés : la primauté du droit. Après, tout le reste doit être négocié et fait d’une façon concertée et partagée entre tous les acteurs. Il n’y a de flexibilité qu’admise entre l’ensemble des partenaires. Tout ce qui atterrit d’en haut pour des raisons d’Etat ou de contraintes de marché ne tiendra pas indéfiniment. Il faut s’acheminer vers une société de droit, où la règle doit être le respect strict de la législation du travail, le reste viendra de la négociation et de la concertation et l’adhésion de toutes les parties et tous les acteurs dans le cadre d’une démarche collective. Les situations de non-droit créent de la précarité et de l’instabilité de l’ordre social, occasionnent destruction de la recherche et créént la confusion et l’illisibilité. Bref, les situations de non-droit créent du non-sens.

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