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Une courte histoire du « disclosure » RSE vue par les investisseurs

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Traçons la perspective: les signataires des Principes de l’ONU pour l’investissement responsable[1] gèrent[2] environ 60 milles milliards de dollars en actifs mondiaux, et ce chiffre augmente, constamment, chaque année.

Sur le seul marché français, le total des encours ISR à fin 2015[3] a totalisé 746 milliards d’euros et ce chiffre grimpe à plus de 10 milles Milliards d’Euros quand on intègre le marché européen de l’ISR.

Ces chiffres disent une chose : l’adhésion de la communauté mondiale des investisseurs aux principes de l’économie responsable est sans équivoque. Pour mieux en saisir le sens, précisons d’emblée que les questions se posant aujourd’hui autour de la fiabilité des informations sur le développement durable sont les mêmes ayant fait de l’audit financier une pratique obligatoire à la suite de l’effondrement boursier de 1929 : les données sous-jacentes sont-elles exactes, complètes et contrôlables afin d’atténuer les risques et améliorer la fiabilité dans les processus de collecte de données ?

Le père académique de la RSE, Howard Bowen[4], pensait déjà en 1953 que si les dirigeants soumettent leurs finances à des audits réalisés par des commissaires aux comptes indépendants, ils pourraient aussi accepter de soumettre leurs performances sociales à des experts extérieurs et indépendants à l’entreprise.

Le Reporting Extra-Financier pointait du nez déjà, puisque l’enjeu d’alors, portait déjà sur la divulgation des informations non-financières. Dans le momentum politique de l’après krach de 1929, deux dynamiques institutionnelles militaient pour la divulgation, chacune avec son arrière plan : la communauté des investisseurs, d’une part, celle du Business Ethics, de l’autre. Quand la première a pu toucher rapidement la Cour suprême américaine et influencer même le président Roosevelt, la seconde a crée une vraie conscience au sein de la société civile. La victoire des militants pour la divulgation a été vite obtenue et la loi sur les valeurs mobilières de 1933 en était la consécration puisque son objectif de protection des investisseurs était fondé sur le prisme de la divulgation.

La rhétorique de ce juge de la Cour suprême, Louis Brandeis[5], renseignait sur l’état d’esprit de l’establishment américain et la centralité de la question de divulgation : «la publicité est recommandée comme remède aux maladies sociales et industrielles. Ainsi, si les rayons du soleil en constituent le meilleur désinfectant, l’éclairage électrique en est le policier le plus efficace ».

Cette parenthèse historique est porteuse d’un enseignement fondateur : les investisseurs des années 30 du 20ème siècle ont été à l’information financière ce que sont ceux du 21ème siècle à l’information RSE : un puissant groupe de pression à l’échelle mondiale. Et c’est plutôt une bonne nouvelle. L’investisseur ne veut plus être surpris par une destruction de la valeur à cause d’un riverain révolté, d’un fournisseur asphyxié ou un collaborateur démotivé.

Au Maroc, et après l’avis très éclairé de la Commission Développement Durable du CESE en 2016 et l’arrimage d’une dizaine d’entreprises marocaines à la divulgation de l’information liée à la durabilité, force est de constater que l’état du Reporting de la durabilité avance très lentement. Pourtant, un rapport d’octobre 2016 de RobecoSAM[6] a placé le Maroc à la 53ème place dans un classement de 62 pays de l’agence suisse Robecosam qui note les pays selon des critères ESG.

Le classement ESG des pays, réalisé par RobecoSAM, n’est pas anodin puisqu’il peut être un outil pour améliorer l’analyse des risques pour les obligations d’État. Les investisseurs «responsables» souhaitant contracter des obligations marocaines émises sur le marché mondial sont naturellement très sensibles à la notation de RobecoSAM et l’indice américain Dow Jones de durabilité (DJSI), tout comme ils sont sensibles à l’adhésion de la bourse des valeurs de Casablanca, depuis le premier trimestre 2016, à l’initiative des bourses durables (Sustainable Stock Exchange – SSE[7]).

Le débat sur le capital immatériel touchant l’entreprise au Maroc a tendance parfois à se cristalliser autour de la notion de la marque. Celle-ci est importante, mais elle réduit l’apport des actifs immatériels à une notion marchande rassemblant les brevets et inventions. Or, l’ingénierie développée par une entreprise dans le cadre d’une acceptabilité sociale et environnementale en fait partie tout comme l’est aussi les process lié à une GRH performante ou une gouvernance des risques anticipatrice. Les normes ESG sont désormais l’apha et l’oméga d’une guerre qui ne dit pas son nom. Le Maroc, désormais placé dans le Radar des investisseurs dits responsables est appelé à respirer profondément ce nouvel oxygène qu’est la divulgation. Chemin faisant, le Reporting extra-financier pourrait constituer l’un des remèdes aux maladies sociales et industrielles…

Hassan Bouchachia

[1] https://www.unpri.org

[2] Au 1er Fevrier 2017

[3] Source : Novethic

[4] Auteur du livre culte, Social Responsibilities of the Businessman (1953)

[5] Louis Brandeis était un des principaux conseillers économiques de Franklin Roosevelt, il est un des symboles de l’ère progressiste et un des pionniers d’une concurrence régulée.

[6] RobecoSAM a été fondée en 1995 en tant que première société d’investissement mondiale axée uniquement sur les thèmes de durabilité. Le suisse RobecoSAM a une société mère, Robeco néerlandaise, elle-même filiale de Rabobank, une banque néerlandaise enracinée dans l’agriculture et constitué en tant que fédération de coopératives de crédit locales offrant des services aux marchés locaux. RobecoSAM propose une série de produits basés sur des thèmes tels que l’eau, l’énergie, le climat, l’agriculture et une vie saine.

[7] L’initiative SSE de l’ONU est un projet commun de l’UNCTAD (Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement), de l’UNEP (Programme des Nations unies pour l’Environnement), de l’UN PRI (Principes pour l’investissement responsable des Nations Unies) et de l’UN Global Compact (Pacte mondial des Nations Unies).

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