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Une grande organisation est quasiment dans l’obligation d’adopter un système de management sociétal

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Abdellah Nejjar, directeur de la Qualité et de la surveillance des marché au MCIN

Abdellah Nejjar, directeur de la Qualité et de la Surveillance du Marché, est l’un des meilleurs connaisseurs de l’administration publique en matière de normes ISO. D’ailleurs, il était, en 2006, le président du comité miroir, un groupe de réflexion qui devait livrer la position définitive marocaine sur la norme 26000. Interview Exclusive.

L’histoire des normes de Management des organisations au Maroc date de presque 20 ans. L’ISO 26000 a couronné ce processus de mise à niveau des normes marocaines?

L’ISO 26000 a démarrée en 2006. Le Maroc a automatiquement intégré ce comité international de normalisation en constituant un comité miroir qui est un comité de réflexion sur la position marocaine.
Le comité miroir a été institué en intégrant toutes les composantes conformément aux exigences d’élaboration de la norme ISO 26000 : différents collèges, les organisations, les ONG, les syndicats, le public, les experts, les professionnels… La structure du comité miroir était obligée de reproduire la même composition que celle du comité de normalisation international. Le comité miroir marocain a donc planché sur l’ISO 26000 et il a apporté des suggestions intéressantes qui ont influencé la rédaction finale du texte. Le Maroc a adopté la norme en 2008. Il faut dire qu’il y a eu, dès le départ, une volonté du ministère d’introduire les systèmes de management basés sur les normes au niveau du tissu entrepreneurial marocain. Bien entendu, quand on dit système de management, il y a une composante qualité, une autre fondée sur la sécurité et la dernière famille de normes, celles touchant à la composante environnementale et sociétale.

Comment les propositions du comité miroir marocain ont-elle influé sur la rédaction finale du texte ?

L’ISO était un peu excessif dans les versions initiales du texte. Le comité miroir marocain a fait des propositions pour que le texte épouse la réalité culturelle des pays du sud de la méditerranée. En fait, l’excès réside dans la volonté de l’ISO à demander à l’entreprise de s’aligner sur des normes internationales de comportement. Je vous donne un exemple : durant le mois de Ramadan, une entreprise respectant la réglementation marocaine selon laquelle il est interdit à tous les adultes marocains musulmans de manger se trouve automatiquement en opposition avec la version initiale de l’ISO 26000 basée sur l’égalité et la liberté individuelle. L’ISO 26000 tel qu’il est conçu n’a pas de limites ni de plafond.
En revanche, il a un seuil minimal, c’est le respect de la réglementation nationale.

Le décalage est trop prononcé ?

Nous avons 20% des entreprises au Maroc qui sont impliquées dans les systèmes de management. Imposer au tissu entrepreneurial des normes en total déphasage avec la culture locale, on arrivera facilement à une population de 5 pour mille.

Quel est l’état des lieux de l’implémentation des entreprises au Maroc de l’ISO 26000 ?

Sur 10.000 entreprises nous avons à peine touché 40.

Que fait le ministère pour le rayonnement de la RSE ?

Le ministère a développé un programme avec l’organisation internationale de normalisation qui permet aux entreprises au Maroc d’être assistées gratuitement. Nous adressons des courriers aux associations professionnelles pour les en informer et qu’elles puissent informer, en retour, leurs adhérents.
L’entreprise qui le souhaite se prononce à travers son association et elle est prise en charge dans un programme d’accompagnement. Une équipe de trois experts, deux nationaux et un expert international, est dépêchée pour réaliser un diagnostic et accompagner l’entreprise dans l’identification d’un ou plusieurs thématiques centrales de l’Iso 26000.

Il y a une pépinière d’experts accrédités par le ministère ?

Tout à fait. L’objectif du projet est aussi d’accompagner les entreprises et de créer un réseau d’experts marocains sur la responsabilité sociétale. Aujourd’hui, nous avons 16 experts qui ont été qualifiés. A l’ISO, il y a des sessions de formation sur la 26000 qui sont animés par des experts internationaux, ils forment les experts sur la norme et sur les outils d’implémentation de la norme. Deux experts marocains accompagnent un expert international pour voir une entreprise, faire le diagnostic, appliquer les outils qui ont été acquis et proposer un plan d’action…
D’ailleurs, une réunion annuelle rassemble tous les experts des pays bénéficiaires dans le cadre d’un séminaire d’échange. Les réunions des années 2011 et 2012 étaient, justement, tenues au Maroc.
A moyen terme, ce programme articulé en trois temps permettra de disposer d’une trentaine d’experts nationaux sur le terrain. Les experts ne sont pas des académiques : ce sont des experts rompus aux pratiques de normes de management (9001, 14001) et ont besoin du complément de la 26000.

Entre une préoccupation marché et une autre sociétale, quelle est la priorité au niveau de votre département ?

Clairement, c’est une priorité en terme de management. Sans ça, vous n’existez même pas. Le management sociétal, c’est de la performance, certes, mais ça répond à l’attente d’un micro-réseau d’entreprises. Or, l’élément vital qui fait exister l’entreprise, c’est le marché. Une entreprise peut ne pas respecter le code du travail et continuer d’exister, mais elle n’existera jamais si elle n’a pas le produit que le marché exige. La priorité c’est le management fondamental. Toutefois, nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de ne pas avoir la connaissance à jour au niveau international en matière de management. Le Maroc se doit d’avoir, pour les entreprises qui le désirent, un accompagnement et une pépinière d’experts locaux. Grâce au projet que j’ai mentionné, c’est désormais possible. Toutes entreprise au Maroc qui veut aller dans la voie du management sociétale, l’Etat l’aide dans le cadre de la mise en place d’un système d’ISO 26000 en prenant 60% des frais en charge.

Quels sont les indicateurs de progrès des normes de management durant les 10 dernières années ?

Si vous prenez le lot des entreprises qui sont impliquées dans le domaine de la qualité d’une façon globale (pas spécialement l’ISO 9000), elles ont toutes amélioré leurs résultats sur le plan qualitatif et rentabilité. L’ANPME a réalisé une étude qui montre que l’impact peut aller jusqu’à 40% d’amélioration. Mais sur les 10.000 entreprises concernées, nous n’avons que 1000 qui sont dedans et 9000 n’appliquent pas réellement une approche ISO. Parce que la pression du marché chez nous est faible, y compris de la part des donneurs d’ordre ou les petits acheteurs au sens large du terme. Cette pression n’est pas suffisante pour tirer la qualité vers le haut.

Est-ce un problème culturel ?

La culture arabe et musulmane est une culture de perfectionnement et de qualité, je ne pense pas que cela puisse être la cause. C’est beaucoup plus l’environnement social qui est à l’origine.
Si dans l’avenir, le consommateur devient plus exigeant quant à ses droits et que la réglementation l’y aide, les choses changeront certainement. Nous arrivons aujourd’hui à la concrétisation de beaucoup de choses : la loi de sécurité sur les produits imposera, à sa sortie, que les produits mis sur le marché soient sûrs. Et il y a aussi un mouvement dans le public vers le rehaussement des achats publics, etc. Tous ces facteurs vont obligatoirement influencer l’offre et pousser les entreprises à s’améliorer.

L’ISO 26000, un luxe ou nécessité ?

C’est utile pour se prémunir contre toute attaque. Si vous lisez l’ISO 26000 vous trouverez que ce qui est recherché c’est la préservation de l’organisation. Si vous voulez avoir une bonne image sur la place et que vous ne soyez pas attaqués par les composantes de l’entreprise, vous devez vous impliquez dans le déploiement de l’ISO 26000. Il est vrai que quand on est dans un petit coin, l’ISO 26000 est une Ferrari sur une route secondaire. Mais quand vous avez une organisation moyenne ou grande, qui a une portée nationale et qui peut être vulnérable dans le système de concurrence local ou international, cette entreprise se voit obligée de montrer «patte blanche» et donc avoir un système de management sociétal. Je souhaite préciser, ici, que la référence c’est ISO 26000 qui a regroupé tous les angles d’attaque possibles pour une organisation.

La RSE, cela peut-être aussi des organisations qui respectent la réglementation et qui ne sont pas éthiques ?

La norme vous aide à identifier vos valeurs. Elle essaye de trouver des valeurs stables pour votre organisation indépendamment de la réglementation. Les valeurs viennent au dessus. Par exemple à propos de la discrimination, on peut toujours détourner la réglementation, mais quand on a des valeurs, on va l’interpréter positivement. En fait, chacun a son éthique, ce sont des choses difficiles à évaluer, vous pouvez être conforme à la réglementation tout en n’étant pas honnête.

La RSE commence à partir de la réglementation locale. Il y a ceux qui craignent que cela devienne une soft-low qui se substituera aux réglementations ?

Le risque existe. Au passé, chacune des grandes sociétés internationales avait sa propre ISO 26000, cela s’appelait la charte. Tous les donneurs d’ordre dans le textile-habillement avaient une charte, et évaluaient toujours leurs fournisseurs par rapport à ce document. Aujourd’hui, avec l’ISO 26000, les chartes doivent s’aligner ou tendre vers l’ISO 26000. C’est cette harmonisation qu’apporte la norme. Avant 2000, les donneurs d’ordre de type Mark & spencer venaient auditer les fournisseurs alors que ces derniers ne savent même pas sur quoi ils étaient audités. Aujourd’hui, nous disons aux entreprises : si vous ne voulez pas être surpris un jour par quelqu’un qui viendra vous auditer, adoptez la norme et vous serez, constamment, prêts à vous soumettre à toute enquête avec des éléments de réponse prêts à l’avance. L’ISO 26000 pousse l’entreprise à s’organiser.

Pour qu’une organisation soit socialement responsable, la première exigence est qu’elle soit performante économiquement ?

Si elle n’a pas de rentabilité économique, elle n’existera pas. Et puis, la 9000 et la 14000 sont désormais inclus dans la 26000. On ne peut pas adopter la question centrale de la gouvernance qui est imposée par la 26000 sans avoir la norme 9000 qui nous permet de planifier nos actions.

Pour l’instant, la RSE au Maroc est une affaire d’une poignée d’entreprises ?

C’est réservé aux grandes structures nationales qui travaillent leur image. Ce qui pourrait bouger dans un avenir proche, c’est le management basique pour améliorer les performances de l’organisation en terme de qualité. Ceci dit, les conditions de travail doivent être améliorées, il y a aussi la question environnementale et la composante sécurité au travail. Sur ça je pense que nous ferons des pas importants dans l’avenir proche, parce que beaucoup de programmes s’emploient et cela va être consolidé par d’autres actions. Une fois que nos entreprises auront franchi un gap, la différenciation entre les unes et les autres pourrait émaner de leur management sociétal.

Comment la 26000 arrive à installer une culture dans les organisations ?

L’ISO 26000 dit à l’entreprise ce qu’elle doit prendre en considération : son intérêt économique mais aussi celui de ses partenaires. C’est un compromis optimisé que cherchera à réaliser une organisation. Cela devient rapidement une culture, par la suite.
Par ailleurs, dans un esprit de simplicité, nous devons simplifier le message en direction de nos opérateurs économiques et non le démultiplier. Si l’objectif est le même, il faut alors s’aligner sur un référentiel international. Les choses seront claires et les actions iront dans le même mouvement.
Ce qu’a fait la CGEM est excellent, nous l’avons cité comme exemple lors de la réunion du comité. D’ailleurs, il n y avait pas que la CGEM, il y a aussi le label de fibre citoyen de l’AMITH, le responsable care de la FCP, sans parler des initiatives publiques pour le label social issu de la SA 8000. Toutefois, force est de constater que nous avons désormais, avec la 26000, un référentiel international qui gagnerait à être harmonisé et pris comme modèle.

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